Qui est Ignace Philippe Semmelweis et quelle théorie, révolutionnaire au milieu du XIXème siècle mais omniprésente de nos jours, lui doit-on ?

Ignace Semmelweis ( d’origine hongroise du temps de l’empire austro-hongrois) naît à Buda. fait ses études à l’université de Pest, où il obtient une licence en droit. Souhaitant poursuivre dans cette voie pour devenir avocat militaire au service de l’administration autrichienne, il se rend à Vienne. Peu après son arrivée, il assiste, dans l’hôpital de cette ville, à l’autopsie d’une femme morte de fièvre puerpérale…

… ce qui décide de sa vocation. Il s’inscrit alors à la faculté de médecine.

Semmelweis décide d’étudier les causes de la fièvre puerpérale (post accouchement), malgré la résistance de ses supérieurs qui croient impossible de l’éviter, l’attribuant au confinement, à la promiscuité, à la mauvaise aération voire même au début de la lactation.

En juillet 1846, Semmelweis est nommé chef de clinique et parmi ses nombreuses tâches, le problème le plus pressant qui se pose à lui est le taux de 13% de mortalité maternelle et néonatale due à la fièvre puerpérale. En avril 1847, ce taux atteignit 18%.

Au point que le fait soit connu du tout Vienne et que bien des femmes préfèrent accoucher dans la rue plutôt qu’à l’hôpital.

Curieusement, un deuxième service, dirigé par le professeur Bartsch, a, pour la même maladie, un taux de mortalité de 3% seulement, alors que ces deux services sont situés dans le même hôpital et emploient les mêmes techniques. Le recrutement est a priori identique, puisque l’admission dans l’un ou l’autre des services est basée sur le jour de la semaine. La seule différence est le personnel qui y travaille : le premier sert à l’instruction des étudiants en médecine, tandis que le second a été choisi pour la formation des sages-femmes.

Semmelweis émet plusieurs hypothèses, successivement réfutées par ses observations et/ou ses expériences : une épidémie, l’atmosphère putride (ce qui semble le plus sensé dans la conception médicale de l’époque), le régime alimentaire ou des soins différents. Il va même jusqu’à penser que les actes médicaux réalisés par les étudiants (qui œuvrent dans cette première clinique) sont de mauvaise qualité, ou encore que la position lors de l’accouchement, différente dans les deux endroits, influe sur le nombre de décès.

Les médecins accoucheurs essayaient en vain de comprendre la cause des fièvres puerpérales en faisant de nombreuses autopsies.

C’est en 1847, que la mort de son ami Jakob Kolletschka, professeur d’anatomie, lui ouvre enfin les yeux Ce dernier meurt d’une infection après s’être blessé accidentellement au doigt avec un scalpel, au cours de la dissection d’un cadavre. Sa propre autopsie révèle une pathologie identique à celle des femmes mortes de la fièvre puerpérale. Semmelweis voit immédiatement le rapport entre la contamination par les cadavres et la fièvre puerpérale, et il étudie de façon détaillée les statistiques de mortalité dans les deux cliniques obstétriques. Il en conclut que c’étaient lui et les étudiants qui, depuis la salle d’autopsie, apportaient sur leurs mains les particules de contamination aux patientes qu’ils soignaient dans la première clinique, tandis qu’il n’y avait pas d’autopsies dans la seconde clinique, celle des sages femmes.

À l’époque, la théorie des maladies microbiennes n’avait pas encore été formulée, c’est pourquoi Semmelweis conclut que c’est une substance cadavérique inconnue qui provoque la fièvre puerpérale.

Il prescrit alors, en mai 1847, l’emploi d’une solution d’hypochlorite de calcium pour le lavage des mains entre la réalisation des autopsies et l’examen des patientes ; le taux de mortalité chute de 12% à 2,4%, résultat comparable à celui de la deuxième clinique.

Il demande que ce lavage à l’hypochlorite soit étendu à l’ensemble des examens qui mettent les médecins en contact avec de la matière organique en décomposition. Le taux de mortalité chute alors encore, pour atteindre 1,3%.

Mais, bien que des médecins étrangers et les principaux membres de l’École viennoise aient été impressionnés par cette découverte, les articles n’apportent pas un large soutien à Semmelweis. Ses observations vont contre l’opinion qui prévaut alors chez les scientifiques, lesquels (parmi d’autres opinions qui sont elles aussi abandonnées par la suite) attribuent les maladies à un déséquilibre dans le corps des « quatre humeurs fondamentales*», une théorie connue sous le nom de dyscrasie. Par ailleurs, le protocole de lavage des mains prôné dans les articles est lourd : il doit durer au moins cinq minutes et utilise une solution à base de chlore qui pouvait être irritante.

De plus, les médecins n’ont aucune envie d’avouer qu’ils étaient responsables de tant de morts.

Il y a aussi des questions d’idéologie qui empêchent, à l’époque, l’institution médicale de reconnaître et de mettre en œuvre la découverte de Semmelweis. L’une d’elles est que cette thèse semblait ne reposer sur aucune base scientifique, puisqu’on ne peut en donner aucune justification. L’explication scientifique ne viendra que quelques décennies plus tard quand Pasteur, Lister et d’autres auront développé la théorie microbienne de la maladie.

Un autre problème idéologique réside dans le fait que les idées de Semmelweis paraissent s’appuyer sur une conception religieuse de la mort qui contraint les médecins à se purifier les mains après les autopsies ; tout ceci semblait être du domaine du « religieux », ou du « superstitieux » dans l’environnement intellectuel dominant de l’époque sévissant dans les cercles scientifiques directement issu de l’âge des Lumières.

La connotation « mystique » était rendue encore plus crédible par le comportement de Semmelweiss, dont on pense a posteriori qu’il avait des troubles du comportement de type bipolaire.

En 1848, Ignace Semmelweis étend l’usage de son protocole prophylactique en faisant nettoyer tous les instruments entrant en contact avec les parturientes, et il montre, grâce aux statistiques, qu’il a réussi à presque éliminer la fièvre puerpérale de la salle d’hôpital, ce qui conduit Škoda à vouloir créer une commission officielle pour examiner et rendre publics ces résultats. Cette proposition est pourtant rejetée par le ministère de l’Instruction publique pour des raisons de querelles politiques au sein de l’université.

Si le refus de la communauté médicale de reconnaître cette découverte a condamné à une mort tragique et inutile des milliers de jeunes mères, les idées de Semmelweis ont fini par triompher. On cite souvent son cas en exemple d’une situation où le progrès scientifique a été freiné par l’inertie des professionnels bien en place.

En juillet 1865, Semmelweis est victime de ce qui semblait être une dépression nerveuse, bien que quelques historiens modernes croient que les symptômes qu’il présente démontrent qu’il était atteint d’un début de maladie d’Alzheimer ou de démence sénile.

Après un voyage à Vienne que lui imposent ses amis et ses parents, il est interné dans un asile psychiatrique, où il meurt, deux semaines plus tard seulement. On parle d’un empoisonnement généralisé du sang, semblable à celui de la fièvre puerpérale, qu’il aurait contracté en se blessant à un doigt, au cours d’une opération, mais un article de H. O. Lancaster, paru dans le Journal of Medical Biography, contredit cette affirmation :

« On a beaucoup écrit sur Semmelweis, mais l’histoire authentique de sa mort, le 13 août 1865, a dû attendre 1979, pour être confirmée par S. B. Nuland. Après quelques années, où sa santé mentale s’était détériorée, Semmelweis fut confié à un asile privé de Vienne. Là il devint violent au point de se faire battre par le personnel de l’asile ; si bien qu’il mourut de ses blessures quinze jours plus tard. C’était sonner le glas de ces explications théâtrales selon lesquelles il aurait été blessé et infecté au cours d’une autopsie, ce qui aurait été, si cela avait été exact, un merveilleux cas d’ironie grecque. »

Cinq documents, dont le rapport d’autopsie, prouvent que Semmelweis est décédé des suites de mauvais traitements subis lors de son internement. Ces sévices causèrent une septicémie avec de nombreux foyers infectieux, superficiels et profonds (gangrène au niveau du majeur de la main droite, pyopneumothorax et foyer infectieux métastatique du rein gauche).

C’est seulement après la mort de Semmelweis qu’est élaborée la théorie des maladies microbiennes, et l’on voit maintenant en lui un pionnier des mesures d’antisepsie et de prévention des infections nosocomiales.

Le destin tragique de ce médecin visionnaire sera pris comme sujet de la thèse de médecine soutenue en 1924 — sous son nom véritable, Louis Destouches — par Louis-Ferdinand Céline

 

* la théorie des quatre humeurs fondamentales est l’une des bases de la médecine antique. Selon cette théorie, le corps est constitué des quatre éléments fondamentaux, air, feu, eau et terre possédant quatre qualités : chaud ou froid, sec ou humide. Ces éléments, mutuellement antagoniques (l’eau et la terre éteignent le feu, le feu fait s’évaporer l’eau), doivent coexister en équilibre pour que la personne soit en bonne santé. Tout déséquilibre mineur entraîne des « sautes d’humeur », tout déséquilibre majeur menace la santé du sujet.

5 Commentaires

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    • BELTRANDO Jean-Claude sur 25 juin 2018 à 17 h 19 min

    Mais où vas-tu chercher ces articles sur l’histoire de la médecine si intéressants même si ça ne concerne pas ma spécialité ? bravo pour tes recherches, tu es le nouveau Decaux de la médecine !
    Amitiés d’un autre Geek

    1. Salut Bebel
      Merci pour ton commentaire.
      Certes, cet article fait référence à un obstétricien mais concerne toutes les spécialités car il s’agit ici de la première évocation des infections nosocomiales qui n’epargnent malheureusement pas les autres spécialités.
      amitiés

    • DANIEL LOURENCO sur 26 juin 2018 à 14 h 52 min

    Si vous êtes intéressés par ces histoires de la médecine il y a un livre : Les Princes du Sang qui fait référence à de nombreuses anecdotes, en livre de poche pour les vacances !
    Gisou

    • Farnos sur 26 juin 2018 à 17 h 16 min

    Merci encore une fois Serge pour cet article. plusieurs lieux à Budapest portent son nom

    • coste leenhardt sur 27 juin 2018 à 11 h 20 min

    super et BRAVO à Serge

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