Qui est le médecin qui a inventé le bouche-à-bouche, l’abord chirurgical direct du cerveau, du péricarde, des artères, pressenti la bactériologie, jeté les bases du SAMU comme de la médecine humanitaire… ?

Un indice : c’était il y a 200 ans.

Au-delà de la légende napoléonienne, sait-on encore qui fut l’inventeur de plusieurs principes fondateurs de la médecine humanitaire, depuis le triage et l’évacuation des blessés, jusqu’aux premiers soins prodigués directement sur le champ de bataille tels que l’amputation précoce des membres fracassés qui sauva de nombreux soldats de la gangrène et de l’infection?

Le médecin curieux d’histoire à qui l’on parle de Dominique Larrey (1766-1842) s’écrie généralement:  « Ah ! Le chirurgien de la Grande Armée! le Baron Larrey! » ne voyant en lui que le reflet du mythe napoléonien, d’un nom gravé sur l’Arc de Triomphe ou d’un titre, seulement utile à ce républicain de cœur pour entretenir sa famille. Si l’on répond que Larrey a inventé le bouche-à-bouche, l’abord chirurgical direct du cerveau, du péricarde, des artères, pressenti la bactériologie, jeté les bases du SAMU comme de la médecine humanitaire, on démontre la pertinente actualité de l’œuvre, vieille de 200 ans, de ce demi-oublié de l’Histoire! « C’est l’homme le plus vertueux que j’aie connu » écrit Napoléon dans son testament, « Je salue l’honneur et la loyauté qui passent » déclare à son propos Wellington au milieu des champs de blé de Waterloo. Soldat courageux de toutes les campagnes, Larrey est déjà le savant visionnaire dont les préceptes humanistes ont puissamment imprégné l’Europe.

LES DÉBUTS

De quoi dispose-t-il ce Pyrénéen issu d’un modeste milieu agricole? De l’harmonie du corps et de l’esprit. Bâti en hercule, il peut courir avec un blessé sur son dos. Intellectuellement surdoué, il cumule le sens aiguisé de l’observation, la rigueur de la déduction, l’esprit ingénieux, l’art des rapports, une solide mémoire, un travail constant. S’y associent puissance de persuasion et indépendance de caractère. Avec un bagage secondaire acquis à 14 ans, il devient, à Toulouse, major de tous les concours, prosecteur d’anatomie à 19 ans, « chef de clinique » à 20…

Un bref séjour à Paris confirme suffisamment sa pratique chirurgicale pour embarquer à bord de La Vigilante. Le premier à comprendre l’irritation du nerf pneumogastrique, à l’origine du mal de mer, la physiopathologie des gelures, il apprend des Esquimaux leur technique de déchoquage (envelopper le malade dans une peau chaude d’animal fraîchement tué) et fabrique un bouillon antiscorbutique.

ASSURER LES SOINS DIRECTEMENT SUR LE CHAMP DE BATAILLE

De retour à Paris, Larrey participe à la prise de la Bastille puis rejoint l’Armée du Rhin. Observant la rapidité de l’artillerie à cheval, il crée les ambulances volantes, auxquelles son nom sera désormais attaché. Légères, confortables, bien équipées, elles permettent enfin d’assurer les soins sur le champ de bataille même.

Relever les blessés immédiatement, pratiquer à leur chevet les interventions urgentes, les évacuer au mieux, tel est le dogme novateur qui fait de Larrey la « Providence du soldat ». Dans son esprit se fait jour le principe, inconnu jusqu’à lui, de la neutralisation des blessés: il opère un prince autrichien, le juge inapte au combat, le libère…

Convoqué par Robespierre, Larrey risque la guillotine. Sa renommée basée sur les ambulances volantes, des essais de galvanothérapie, l’invention de nouvelles aiguilles chirurgicales non vulnérantes, plaident en sa faveur mais une opportune affectation à l’Armée d’Italie le sauve de cette Terreur sanglante que son humanisme à toute épreuve réprouve profondément.

Passant dans le Midi, il codifie les indications chirurgicales de l’anthrax (charbon), préconise les pansements rares pour les brûlures, réanime un noyé par un bouche-à-bouche véritablement princeps. Larrey pressent l’ère bactériologique, mais il ne peut s’appuyer encore que sur le recoupement de ses observations avec le résultat de ses autopsies. Fondateur parmi d’autres de la méthode anatomo-clinique, il veut comprendre la physiopathologie des affections qu’il traite et rompt ainsi les ponts avec les « chapeaux pointus » de Molière encore encombrés d’un fatras philosophique stérile.

L’ E X P É D I T I O N D ’ É GY P T E

À Milan, il succombe à la séduction et l’autorité de Bonaparte, lui-même si impressionné par le savoir-faire de Larrey qu’il le nomme chirurgien en chef de l’expédition d’Égypte. Leur grande aventure commune a commencé. Dans le désert, Larrey étudie l’ophtalmie d’Égypte (trachome), s’interroge sur ses rapports avec la blennorragie (chlamydiose) mais soigne avec dévouement les blessés mamelouks, habitués à décapiter leurs prisonniers.

Au Caire, Larrey ouvre pour les Égyptiens une école de chirurgie, rénove l’hôpital du Moristan à l’abandon, crée un dispensaire antivénérien, soigne et rapatrie les prisonniers anglais.

Ne regardant ni le grade, ni la nationalité, il n’aperçoit que l’humanité souffrante, maître mot de sa pensée. Des nuits entières, il décrit cette nouvelle pathologie exotique: hématurie du Delta (bilharziose), hepatitis (amibiase hépatique), fièvre jaune (spirochétose ictérohémorragique), éléphantiasis et sarcocèles (filariose).

Dans ces observations se profile toujours une extraordinaire prémonition bactériologique, confirmée 100 ans plus tard par les avancées pastoriennes. Son travail sur la peste est exemplaire: non content d’établir en 1799 que la puce est susceptible de transmettre le « germe pestilentiel », il rédige une circulaire que ne désavouerait aucun hygiéniste moderne: isolement, frictions vinaigrées, toniques cardiovasculaires, incision des bubons. Son ingéniosité transforme les ambulances volantes en ambulances dromadaires, réquisitionne jusqu’au cheval de Bonaparte pour évacuer ses malades de Syrie, invente le bouillon de cheval pour doper ses opérés. Même modernité quand il fulmine contre l’excision des fillettes, « acte de cruauté et de barbarie », déduit – grâce à la similitude anatomique du crâne — que les Coptes descendent des Égyptiens anciens, soutient, dans la Constitution physique des Arabes, leur parenté avec les premiers hommes, puis s’initie aux techniques de momification. Il sera le dernier à partir d’Égypte en 1801, une fois assuré que tous ses malades sont bien installés sur les douze navires-hôpitaux qu’il a organisés avec Desgenettes.

DEUX DOGMES RÉVOLUTIONNAIRES

La victoire de Marengo a accordé la paix au Consulat.

Larrey la met à profit pour publier sa « Relation chirurgicale de l’expédition d’Orient » considérée à Paris comme « le meilleur ouvrage de chirurgie qui ait été publié depuis plus de vingt ans ». Deux de ses dogmes suscitent l’admiration et imposent leur autorité. L’amputation précoce face à un fracas d’un membre, seul moyen d’assurer la survie en prenant de court les inévitables tétanos et gangrène gazeuse. « L’amputation est une opération de nécessité qui offre une chance de bonheur au malheureux dont la mort paraît certaine par un autre traitement […] nous avons sauvé plus de trois quarts de nos amputés […] ». Le second dogme, énoncé dans « Des plaies de poitrine », est aussi rigoureux que simple et proclame la nécessité de transformer les plaies à thorax ouvert en plaies à thorax fermé. La « notice sur l’anévrisme » dénonce l’origine syphilitique de l’aortite, la « notice sur une épilepsie cérébrale » prône l’abord direct des abcès cérébraux. Est-on au début du XIXe siècle ou à celui du XXe ?

NAISSANCE DE LA MÉDECINE HUMANITAIRE

1805: l’Europe coalisée rallume un incendie qui ne s’éteindra qu’à Waterloo.

Larrey revêt sa vieille capote, organise ses ambulances et chevauche d’Austerlitz à Eylau, de Madrid à Moscou. Il fonde une école de chirurgie dans chaque capitale, noue les meilleures relations avec les médecins étrangers, soigne les dignitaires des cours. Il sait aussi, sabre entre les dents et pistolet au poing, défendre ses malades menacés par les insurgés de Madrid ou les Russes à Eylau. Dans ce village de Prusse, une grange délabrée lui sert d’ambulance. Moins 14 °C. Pendant 24 heures, sans manger, ni boire, ni dormir, Larrey opère debout dans la neige glacée.

Son organisme échappe, sans effort de volonté, aux demandes de l’instinct! Sa parfaite connaissance de l’anatomie se joue de l’obscurité ou de la lueur hésitante d’une chandelle. Il désarticule en moins d’une minute, le geste sûr, l’esprit clair. Il est le premier à instaurer le tri des blessés par ordre d’urgence. Ses équipes opèrent à Eylau 7000 Français, 5000 Russes, les évacuent en traîneaux avec 91 % de guérisons! Larrey s’attache aussi à l’artériolite de la « gangrène de congélation » (gelures), préconise, le premier encore, le drainage des pleurésies purulentes, des péricardites et décrit «une tumeur aqueuse des bourses », observation princeps de kyste hydatique à hydatides vivantes.

Sa médecine humanitaire fait l’admiration de tous en Russie. À Vitebsk, il opère et nourrit lui-même 350 blessés russes abandonnés par les leurs; à la Moskowa, il organise un hôpital spécial pour les Russes. Sur les passerelles encombrées de la Berezina, son dévouement est si bien connu que le cri « place à Monsieur Larrey » suffit à écarter la multitude et à le porter de bras à bras d’une rive à l’autre. Malgré la faim, le froid de –30 °C, le dénuement, les raids des Cosaques, son service chirurgical a, pour sa plus grande gloire, sauvé 89 % des malades qui lui ont été confiés! La sincérité des statistiques de Larrey est sans appel. Bien plus, ses observations laissent penser que le typhus omniprésent, plus meurtrier que les combats, était souvent une typhoïde. Larrey ne cite jamais l’exanthème du typhus et expose au contraire les symptômes différentiels d’une affection encore inconnue…

1813: une nouvelle armée française, constituée de jeunes recrues inexpérimentées, tente de contenir, en Saxe, le flot des coalisés. D’innombrables blessures digitales passent pour des mutilations volontaires dans un but de réforme. La Prévôté prépare 24 pelotons d’exécution… Larrey s’empare de l’affaire, tient tête à l’empereur, examine en trois jours 2632 mutilés des doigts. Son rapport rigoureux s’appuie sur des arguments anatomiques, mécaniques, balistiques: il s’agit d’accidents liés au manque de formation de ces soldats que Larrey sauve ainsi d’une mort injuste.

Celle-ci le frôlera à Waterloo, 2 ans après. Prisonnier des Prussiens, il est pris pour l’Empereur. Entravé, nu-pieds, il affronte le peloton d’exécution lorsque survient un chirurgien berlinois qui délivre miraculeusement celui que toute l’Europe connaît et respecte.

LES DERNIÈRES ANNÉES

La Restauration amène la paix. Larrey rédige ses « Mémoires et campagnes ».

Son esprit fertile propose un « appareil inamovible » pour immobiliser les fractures, s’arrête à la prothèse myo-électrique, décrit le syndrome de surdité auquel Costen attachera son nom en… 1933, milite pour l’abolition de la flétrissure judiciaire au fer rouge, indigne de l’humanité.

En 1842, à 76 ans, il inspecte l’armée d’Algérie, supprime les punitions inhumaines infligées aux soldats, donne une leçon pratique en réalisant une amputation réglée de la main. À son retour en France, une pneumonie a raison de lui. Son œuvre médicale est un monument, à la hauteur de sa générosité humanitaire qui inspirera les futures Conventions de Genève.

Cet enseignant né répétait à ses élèves: « Le médecin est et doit être l’ami de l’humanité. En cette qualité, il doit toujours parler et agir en sa faveur. »

Larrey, un chirurgien de légende, une œuvre actuelle par Jean Marchioni (revue du praticien 2004-54)

Jean Marchioni 274, avenue des Cigales, 83700 Saint-Raphaël. Mél : marchio.j@wanadoo.fr

3 Commentaires

  1. Très intéressant article. Passionnant, même

    • Albert Schnebelen sur 6 avril 2018 à 16 h 11 min

    Impressionnant .

    • houis sur 6 avril 2018 à 17 h 26 min

    Quelle vie, on ne peut qu’être admiratif et très humble devant une telle carrière

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