Fresques en salle de garde: fleurons du patrimoine culturel médical ou bannières du sexisme et du harcèlement?

Le Docteur Patrice Josset est un anatomo-pathologiste parisien qui enseigne l’histoire de la médecine. Spécialiste des salles de garde, auxquelles il a consacré un ouvrage, il prend leur défense au nom de la culture médicale et met la polémique actuelle sur le compte du retour en force d’une pudibonderie mal placée.

Voici un article du Quotidien du Médecin que Jacques Rivoallan, spécialiste de l’esprit carabin puisqu’il est président du jury lors des soirées tonus, a retenu pour vous…

debat 1 :  Sexualité visible et caricature sont de trop pour la pensée correcte

Les récents « scandales » autour de fresques de salle de garde amènent à proposer quelques pistes de réflexions sur le sujet en tant qu’enseignant en histoire de la médecine ayant écrit sur le sujet. Il y a déjà plus d’une vingtaine d’année, j’avais présenté l’ensemble des pratiques rituelles des salles de garde [1], à un moment où on pouvait pressentir que leur fin était proche. Curieusement, la littérature sur le sujet des salles de garde était mince, en dehors de certains médecins racontant leurs souvenirs. À l’époque, seul l’auteur et photographe Patrick Balloul [2] avait commencé à photographier systématiquement l’ensemble des fresques de salles de garde.

La première fresque attestée est celle de l’hôpital de la Charité, qui fut pendant longtemps conservée au Musée de l’Assistance Publique Hôpitaux de Paris. Ce musée, situé quai des Tournelles, face à Notre-Dame est maintenant fermé. Un certain nombre d’objets devraient un jour être présenté dans des salles de l’Hôtel-Dieu réaménagé. Les musées Orfila-Rouvière-Delmas et Dupuytren ont également été fermés.

Le tournant du XIXe siècle

Ces premières fresques sont caractéristiques de la peinture du XIXe siècle, sans caractère pornographique d’aucune sorte. À la fin de ce siècle, les fresques changent, la salle de garde devient souvent un lieu de fête voire de débauche ; de pauvres gens, des artistes sans le sou et parfois des prostituées y vivent. De cette période ne persistent que de rarissimes témoignages. Au cours du XXe siècle, les fresques sont régulièrement repeintes ce qui explique pourquoi les témoignages anciens, autres que photographiques, sont si rares.

Le thème central des fresques tourne autour de la sexualité. Sous des prétextes variés, scènes mythologiques ou modernes, le sexe masculin est représenté sous toutes ses formes même les plus excessives comme celles de la fresque de l’hôpital Saint-Antoine datant de l’après-guerre. Parfois il est même représenté tout seul, comme un petit phallus ailé parcourant les fresques pour son propre compte. Ce genre de représentation est tout à fait comparable à ce qu’on pouvait voir dans l’antiquité.

Si des siècles de répression chrétienne de la sexualité puis de pudibonderie bourgeoise nous ont fait oublier de telles scènes, leur caractère universel est trop évident pour qu’il soit nécessaire de démontrer qu’elles sont présentes de tout temps. Les musées les cachent encore soigneusement, et l’art érotique égyptien, grec et romain, bien qu’incroyablement abondant, est encore le plus souvent dans les enfers des musées, dont il commence tout juste à sortir [3].

Le deuxième thème est la caricature des personnes représentées ce côté satyrique est très important puisque le visage des personnages représentés est celui des chefs de service, internes et autres personnages, pourquoi pas un ministre ?

La question centrale qui se pose à propos des fresques est la suivante : s’agit-il de sexe ou de symbole ? Les savants du XIXe et du XXe siècles en ont fait une image de la pornographie des anciens dont il convenait de protéger les yeux innocents (?) des foules assommées par divers catéchismes (religieux, politiques, etc.), foules trop infantiles à leurs yeux pour pouvoir réfléchir par elles-mêmes.

Priape, personnage central

Quand on rapproche les thèmes des fresques de salle de garde de l’iconographie antique, on peut évoquer, par exemple, les représentations de Priape qui fut le dieu des jardins et des vignes pour les Grecs. Son culte répandu dans toute la Grèce continentale et insulaire atteignit l’Italie méridionale, alors grecque. Priape est, au départ, un dieu de la fécondité du sol, protecteur des troupeaux, des abeilles, mais aussi des marins. Son image ithyphallique (en érection) était placée à l’entrée des domaines pour écarter les maléfices et apporter la prospérité. Plus tard dans le monde romain, Priape fut associé à l’amour physique et à la virilité et prit un aspect de plus en plus licencieux

La représentation du phallus a ici valeur de symbole, surtout apotropaïque (protecteur) et génésique, représentant la force de la vie opposée à la mort omniprésente dans les hôpitaux d’alors. Il est donc intéressant, en dehors du caractère licencieux qui leur a été prêté, de retrouver ces figurations, à peine déguisées, en salle de garde où se réunissent ceux qui luttent pour la vie et contre les forces du mal représentées par la maladie et la mort.

Une censure déplacée

On voit ainsi qu’une interprétation au premier degré et féministe serait tout à fait erronée. Il faut rappeler aussi que lorsqu’une fresque est repeinte avec de nouveaux personnages, ceux-ci ou celles-ci ne croient pas incarner les héros antiques et modernes sous les traits desquels ils sont représentés.

Les interprétations très négatives qu’on a trouvées dans la presse ou sur internet montraient bien l’incompréhension totale des représentations. Nous ne sommes plus dans une période de libération sexuelle mais au contraire dans un moment de censure et d’autoflagellation où la pudibonderie qui régnait dans la médecine du XIXe et début XXe siècle règne à nouveau.

La lecture des articles sur le sujet montre la confusion extrême qui règne dans ce domaine. À Toulouse des internes – lesquels ?- affichent une banderole proclamant « n’est-ce pas du harcèlement sexuel ? » Étonnante banderole qui révèle que ceux qui l’ont écrite confondent la réalité et la représentation ! Qui est harcelé ? De même Martin Hirsch déclare, de façon assez affligeante : « Nous aurons à trancher la question de savoir s’il faut ou non repeindre les salles de garde dont les fresques doivent être considérées comme un témoignage de pratiques révolues, pas comme une incitation à maintenir des traditions malsaines. »

De toute façon, la salle de garde mourra

Les fresques ne sont pas le témoignage de pratiques révolues, ce ne fut jamais une représentation de ce qui se passait en salle de garde, mais la messe est dite, sexualité visible et caricature sont de trop pour la pensée molle et correcte qui règne actuellement. Heureusement que M. Hirsch, qui n’a jamais semblé intéressé par l’histoire, n’a pas son mot à dire à Pompéi, sinon les fresques érotiques seraient bientôt effacées.

De toute façon, quelle que soit l’issue de ce combat inégal, la bien-pensance et le politiquement correct triompheront, la salle de garde mourra, vaincue comme dernier souvenir de l’internat qui a peu à peu été détruit. Les administrations hospitalières ne voulaient plus de salle de garde, l’internat était le signe d’une élite détestable, tout doit disparaître.

Il est plus facile de parler de harcèlement sexuel que de harcèlement moral et d’injustice à l’hôpital ; dans les brutes en blanc, Martin Winckler dresse un réquisitoire terrible et juste de l’état présent de la médecine, je ne pense pas que l’effacement des fresques contribue à un meilleur respect des hommes et des femmes, malades ou non.

[1] Josset, La salle de garde, histoire et signification des rituels des salles de garde de médecine, chirurgie et pharmacie depuis le moyen-âge jusqu’à nos jours.

[2] Balloul, La salle de garde ou Le plaisir des dieux Tome 1; Balloul, La salle de garde ou Le plaisir des dieux, Tome 2; Balloul, La Salle de Garde d’hier à aujourd’hui.

Dr Patrice Josset, Historien de la médecine, ancien directeur du Musée Dupuytren (Paris

 

debat 2   Cette culture mérite de perdurer… pas le sexisme !

Installée dans le Val-de-Marne, cette jeune praticien est devenue en décembre 2017 la chef de file du Syndicat National des Jeunes Médecins Généralistes (SNJMG), à la tête d’un bureau entièrement féminin. Pour elle, la tradition a droit de cité. Mais elle doit s’arrêter là où commence le sexisme.

Cette question de faut-il effacer TOUTES les fresques carabines, le SNJMG n’y est pas favorable. En effet, c’est une culture qui mérite de perdurer mais aussi d’évoluer avec l’envie des différentes générations et à chacun(e) d’y contribuer car elles sont normalement un art collaboratif, modifiable par chaque promotion.

Certaines fresques sont même en cours d’examen pour être reconnu par l’UNESCO au patrimoine de la médecine.  À l’origine, les fresques qui ornaient les salles de garde représentaient de façon très digne les valeurs de la médecine, le trait faisait allégeance à la morale. Un long virage a commencé à opérer au milieu du XIXe siècle. Il semblerait que les fresques qui amorcent ce virage soient la fresque de Gustave Doré « Esculape » exécutée pour la Charité. Avec le peintre Bellery-Desfontaines qui officiait discrètement à la Charité dans les années 1890 commence la caricature.

Cette mutation a connu une certaine accélération à la libération sexuelle et s’est amplifiée jusqu’à nos jours. On peut donc imaginer que le contenu se modifiera avec l’évolution. Pour ma part, les rares salles de garde où j’ai eu l’occasion de passer du temps pendant mon internat avaient des fresques avec un côté très caricatural sur des chefs présents, un peu dévergondées mais aucunement sexistes. J’ai aussi passé de bons moments avec mes collègues, avec des échanges, une convivialité qui a probablement forgé une forme de corporatisme chez moi.

Pas si anodines

Cependant, le SNJMG n’est pas favorable à des fresques sexistes et placées hors des salles de garde comme cela était le cas de la fresque de l’hôpital de Purpan à Toulouse. Le SNJMG a soutenu le collectif « jeudi 11 » dans cette action car le sexisme s’insinue par des choses qui peuvent paraître anodines (mais cela ne l’est pas). C’est un principe assez similaire dans la manipulation opérée par les firmes pharmaceutiques auprès des médecins. Un autre combat depuis l’origine de la création du SNJMG qui n’a jamais et ne sera jamais financé par des firmes pharmaceutiques pour garder une liberté de penser et d’agir.

Le SNJMG avait invité l’association « pour une meuf » aux assises de mars 2018 permettant une prise de conscience, une réflexion autour du thème du sexisme dans le monde médical ; et qu’il y avait quelquefois toute l’organisation de certaines spécialités qui l’était devenue même si les acteurs internes de ces spécialités n’étaient pas pour autant sexistes.

Je pense que le médecin a un rôle éducatif important, notamment sur l’évolution des pensées par une action et aussi j’espère qu’il deviendra de plus en plus un modèle de comportement humaniste. Nous restons bien sûres humains donc avec des moments où cela ne va pas, et cela arrive, mais il ne faut pas s’en vouloir, mais alerter que cela ne va pas et se faire aider. Pour cela, un numéro vert anonyme a été lancé par l’ordre des médecins 0800 800 854.

Dr Sayaka Oguchi, Médecin généraliste à Valenton (94) Présidente du SNJMG

1 Commentaire

    • houis sur 2 juillet 2018 à 15 h 13 min

    je remercie mon ami Jacques d’avoir ouvert ce débat et avec ce reportage de grande qualité, je serai plutôt enclin à penser que les salles de garde font partie du passé et de l’histoire de l’internat. En effet il n’y a plus d’internat puisque les nouveaux internes viennent prendre leur garde et dorment dans des chambres aseptisées souvent dans leur propre service. Par ailleurs la pudibonderie exagérée nous imposent à renfermer nos secrets dans nos mémoires de peur de faire face à la justice en cas de dérapage !

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