L’enfantement pendant la Renaissance, période charnière pour la pratique

Bien des maux menaçaient la santé des humains, mais les médecins de la Renaissance savaient que les femmes étaient plus accablées que les hommes, l’accouchement étant souvent, en effet, un moment bien périlleux, imposant un savoir pratique solide issu de la tradition mais aussi de nécessaires innovations.

En 1580 paraît à Francfort une édition latine posthume du traité De conceptu hominis du médecin zurichois Jacob Rueff (1500-1558). Une image d’une scène d’accouchement est insérée :

Au premier plan, la parturiente est assise sur un siège dont elle serre les accoudoirs de ses mains, s’y appuyant durant l’effort de l’enfantement. Deux femmes se tiennent auprès d’elle, qui l’encouragent et la réconfortent. La sage-femme, assise sur un tabouret très bas en face de la femme en travail, sa main droite accomplissant les manœuvres de l’accouchement. Un linge couvre les parties intimes de la femme en travail et une chemise la partie supérieure de son corps. À droite de la sage-femme, on peut voir un baquet rempli d’eau et, à gauche, une table avec des objets utiles lors d’un accouchement. Des hommes, astrologues, font l’horoscope du bébé dans le fond de la salle.

Dans ce traité, Rueff, traite de la conception de l’enfant par le mélange des semences des deux parents, et présente le sang menstruel de la femme comme un excrément à évacuer tous les mois lunaires.

D’après lui, c’est au neuvième mois que le fœtus n’arrivant plus à se nourrir correctement, en raison d’une taille trop grande pour la quantité de nourriture qu’il peut absorber par les petites veines et le cordon ombilical qui le relient à sa mère, que dans un grand effort, il déchire les membranes qui l’enveloppent, les fluides sortent de l’utérus,  et l’enfant, libéré des liquides, commence à sentir l’air qui entre dans la matrice. Il essaie donc de sortir du ventre de sa mère, en même temps, la sage-femme utilise des huiles d’amande et de lys, ainsi que de la graisse de poule, pour oindre les parties intimes de la femme et favoriser la sortie du bébé par des manœuvres internes. L’enfant né, la sage-femme coupe le cordon ombilical et s’occupe de l’arrière-faix (placenta).

LA TRADITION : LA RÉFÉRENCE À SORANOS D’ÉPHÈSE

Ce que nous lisons chez Rueff s’inscrit dans une longue tradition qui remonte à l’Antiquité. En effet, cette scène d’accouchement a plusieurs points communs avec ce que nous lisons dans le traité Maladies des femmes de Soranos d’Ephèse (né dans la seconde moitié du I er siècle après Jésus-Christ), l’un des livres les plus importants dans l’histoire de la gynécologie.

L’INNOVATION : LA PRATIQUE DE LA CÉSARIENNE

La sage-femme peut intervenir par des manœuvres de redressement du fœtus dans le ventre et, si les espoirs de sauver l’enfant sont faibles, elle peut se servir de l’eau dont elle dispose pour ondoyer le fœtus de ses propres mains. Le geste d’ondoyer (ondoiement) consiste en l’administration du baptême sans y joindre les cérémonies de l’Église dans des circonstances de danger.

En cas de mort de l’enfant mais non de la mère, c’est souvent le chirurgien qui intervient avec des tenailles et des crochets qui permettront d’extraire le fœtus. Ambroise Paré décrit les instruments chirurgicaux et leur utilité dans le traité sur la génération de l’homme publié en 1573,  puis dans la collection de ses Œuvres complètes. En insérant tout doucement sa main dans la matrice, le chirurgien peut connaître la position de l’enfant dans le ventre de la mère et découvrir s’il s’agit de jumeaux. La version podalique est proposée par A. Paré, qui raconte aussi ses expériences dans l’extraction d’enfants morts. Appelé au chevet d’une femme en travail, après que les matrones ou sages-femmes ont essayé d’extraire le bébé mort en lui tirant un bras, provoquant ainsi des tuméfactions de la matrice et du fœtus lui-même, il coupe alors les muscles du bras du fœtus avec un rasoir jusqu’à l’épaule et tranche l’os avec des tenailles incisives sans endommager les parties génitales de la femme. Il raconte avoir extrait le fœtus par les pieds. L’ouvrage montre les tenailles ainsi que les crochets nécessaires en cas de fœtus trop gros par nature, par tuméfaction ou dont la tête oblige le chirurgien à utiliser l’instrument dit pieds de griffon.

Pour A. Paré, la section césarienne reste à pratiquer seulement si la femme est morte et si l’on a encore l’espoir de sortir l’enfant vivant. Par ailleurs, A. Paré polémique avec ceux qui soutiennent que la césarienne serait possible sur une femme vivante. Certains chirurgiens disent même l’avoir pratiquée plusieurs fois sur la même femme.

La réponse aux critiques d’A. Paré ne vient pas d’un chirurgien, mais du médecin qui, le premier, rédige un traité sur la césarienne dans le but de démontrer que cette opération est possible sur une femme vivante afin de lui sauver la vie.

En 1581, François Rousset publie à Paris, chez Denys du Val, le Traité nouveau de l’Hysterotomotokie, ou Enfantement Caesarien, un texte où l’explication médicale et chirurgicale est soutenue par un recueil de dossiers médicaux visant à démontrer, par le témoignage (testification) des patientes, de leurs familles et du corps soignant, que la césarienne sur une femme vivante est une opération possible. Est-ce le livre d’un imposteur ou celui d’un précurseur ? Le texte de F. Rousset suscitera des polémiques parmi les médecins et chirurgiens, telle la réaction de Jacques Marchant, mais aussi leur admiration, comme l’atteste La commare o riccoglitrice (1596) du moine et médecin italien Scipione Mercurio. À la suite d’un voyage en France au début des années 1570, S. Mercurio témoigne de la véracité de ce que le médecin français explique dans son texte. Selon lui, on pratique en France la césarienne comme on pratique en Italie la saignée pour les maux de tête. À Toulouse, deux femmes lui ont raconté avoir subi l’opération césarienne, une de ces femmes ayant ensuite accouché par les voies naturelles. S. Mercurio a vu les cicatrices de ses propres yeux, et deux images illustrent la manière dont on pratique la césarienne à la Renaissance, l’une montrant une femme assise sur le siège obstétrical, l’autre une femme alitée car trop faible pour rester assise.

Ces quelques références aux savoirs des sages-femmes, des médecins et des chirurgiens à la Renaissance montrent comment la culture de l’accouchement se situe, d’un côté, dans le sillage de la tradition ancienne, de l’autre, dans la recherche d’innovations, telle la césarienne sur la femme vivante, dans le but de renouveler les pratiques de santé, et cela avec la conscience que le corps des femmes et des enfants exige des compétences spécifiques de la part du personnel soignant.

Comme le dit le Strasbourgeois Israel Spach dans son édition des Gynaeciorum libri de 1597, d’innombrables maladies affligent le genre humain, mais les plus cruelles sont les maladies des femmes : tumeurs, môles, inflammations, cancers, squirres ne sont que quelques-uns des problèmes de santé d’une femme. Mais comment pouvons-nous ne pas rappeler les problèmes qui se présentent pendant la grossesse ? Combien de femmes n’arrivent pas à retenir le bébé dans leur ventre tout le temps nécessaire à sa maturation, et doivent l’expulser, se rendant ainsi odieuses à leur époux ? Comment ne pas rappeler les douleurs atroces et effrayantes qui caractérisent l’accouchement ? Combien de fois la mère et l’enfant sont en danger de mort lors de l’accouchement ? D’après I. Spach, la médecine des femmes comporte la conscience que les mulieres morbi, les maladies des femmes, sont autre chose que les uiriles morbi, les maladies des hommes. En effet, Dieu a créé le médecin qui s’occupe des femmes, car les problèmes de santé des femmes sont les plus difficiles à résoudre.)..

 

3 Commentaires

    • houis sur 3 avril 2018 à 22 h 50 min

    Qu’il était difficile de naître et vivre à cette époque là !

    • Françoise COUX sur 3 avril 2018 à 23 h 05 min

    BRAVO SERGE ET MERCI!

    • peretti jean sur 3 avril 2018 à 23 h 25 min

    Excellent

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